Opinion | Présidentielle : à la recherche de la qualité perdue du débat public

À un mois de l’élection présidentielle, alors que nous sommes tous préoccupés par le drame qui se déroule en Ukraine, la « guéguerre » d’égos et de savonnage de planches à laquelle se livrent les recalés des états-majors des partis et les aigris du système politique, chamailleries qui occupent la plupart des grands mouvements politiques, a quelque chose de futile, pour ne pas dire d’indécent. Les déclarations de ces « responsables » de premier plan ne sont pas à la hauteur des enjeux, car en tirant le débat vers le bas et en exhibant leurs bisbilles, ils ne font qu’apporter de l’eau au moulin des extrémismes et de l’abstention.

Une campagne pour l’élection présidentielle, dans un pays comme la France, devrait être exemplaire en matière de débats ouverts, de rencontres avec la société civile, de propositions utiles et d’innovations publiques. Au contraire, nous assistons à une campagne électorale juxtaposant un entre-soi militant sur le terrain et une politique spectacle dans les médias grand public où les journalistes animent trop souvent des « shows » en faisant office de sparring-partners des candidats.

Les médias sont devenus incontournables

« Le sensationnel, nous en redemandons dans une élection présidentielle qui n’est pas une élection comme les autres. »

Le nombre de débats avec les candidats sur les chaînes d’information en continu est frappant. La médiatisation quasi intégrale de meetings militants pas toujours dignes d’intérêt, sauf pour les convaincus, les convertis et les prosélytes, interroge. Dans le contexte d’une présidentielle ultra-médiatisée et ultra-personnalisée, nous traquons la petite phrase assassine, souvent retenue faute de mieux. Quant aux porte-paroles, leurs discours aplanis, lissés et uniformisés par les communicants et la crainte de toute formule spontanée qui puisse porter préjudice à leur champion aboutissent à des positions et des propos sans génie ni saveur. Une parole toujours préconçue, souvent dénuée de réalité, parfois arrogante, rarement mémorable.

Paradoxalement, seuls les débats avec des citoyens en plateau, les échanges parfois détonants des chroniqueurs de la société civile, ou des animateurs qui se sont libérés des convenances, sont aujourd’hui une issue aux monologues ou aux discours d’intentions. C’est pourquoi faire aux médias le procès du sensationnel est un leurre. Le sensationnel, nous en redemandons dans une élection présidentielle qui n’est pas une élection comme les autres. Et c’est donc grâce aux journalistes, aux panélistes, aux interviewés en plateau ou à distance que nous arrivons à sortir enfin des petites phrases, à s’affranchir des postures figées, pour retrouver un semblant de parler-vrai !

Gouverner n’est pas anodin

« La « présidence normale » est un oxymore et sera toujours un malentendu démocratique »

L’illusion de proximité que donne la médiatisation personnalisée des personnages publics, les détails multiples sur leur vie nous trompent sur notre capacité à leur ressembler. La classe politique doit être faite de citoyens comme les autres. Nous sommes tous attachés à tourner la page des passe-droits et du clientélisme. Et notre démocratie française a fait un bon salutaire, en quelques années, en matière de transparence de la vie publique et d’accès aux grandes nominations nationales.

Mais ne mélangeons pas tout, diriger un pays, gouverner un État comme la France n’est ni anodin, ni à la portée de tout un chacun. Dans « Le gardeur de troupeaux », Fernando PESSOA a cette belle formule : « ils sont heureux, car ils ne sont pas moi ». Président, non vraiment, ce n’est pas un job comme les autres, même si on a réussi à obtenir les 500 signatures. La « présidence normale » est un oxymore et sera toujours un malentendu démocratique. Le président (ou la présidente) de tous les Français ne peut être que le meilleur, le plus affûté, le plus responsable, voire le plus généreux d’entre nous pour se tenir au-dessus des écuries, des clans et des camps. Quant au quinquennat, qu’aucun des candidats ne souhaite remettre en cause, il a renforcé la présidentialisation de notre régime et – couplé à la médiatisation et à la personnalisation susmentionnée de la politique – a accru mécaniquement l’hyper-présidence. Aujourd’hui, le président préside et gouverne tout à la fois.

Réformer sans bousculer

« Préférons l’écologisation de la politique à la politisation de l’écologie ! »

Les différents mouvements citoyens que nous avons vécus et subis ces dernières années et qui ont pénalisés notre vie économique, l’angoisse de ces 24 derniers mois de crise sanitaire, l’inquiétude de la crise ukrainienne ne doivent pas nous éloigner de l’essentiel : transformer le pays, améliorer les pratiques institutionnelles, promouvoir une société plus juste.

Dans nos territoires, nous avons besoin de plus d’équité, de plus de libertés économiques et de tourner la page d’une écologie punitive qui n’a pas de sens. Préférons l’écologisation de la politique à la politisation de l’écologie ! Embarquons tous les niveaux de vie et tous les modes de vie, en ne laissant pas sur le bord du chemin les plus modestes et ceux qui sont attachés à nos traditions et à notre patrimoine ! Oui, les Français veulent du changement, de la transparence, ils savent aimer ceux qui les font rêver, mais ils tiennent à protéger leurs acquis. Redonner du sens à nos vies dans les territoires, promouvoir l’emploi des jeunes et des seniors, promouvoir l’accès aux soins et à la culture du plus grand nombre, travailler à améliorer la qualité de vie au travail dans les entreprises… : est-ce vraiment trop demander ?

C’est tout l’enjeu des échéances électorales à venir… et de la qualité du débat public préalable !


Tribune également publié dans les Echos.fr
Crédit photo : Montage réalisé par Damien Richard basé sur 2 images freepik.com

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